
Sylvie WALCZAK
Quelques éléments biographiques…
Agrégée de musicologie, j’ai enseigné la musique, puis j’ai été inspectrice pédagogique régionale dans l’éducation nationale. Je suis retraitée depuis 9 ans. Je me consacre à mes enfants et petits-enfants, à la musique (je pratique le violoncelle), et à la lecture et l’écriture.
J’ai commencé à écrire des nouvelles il y a 3 ans. J’ai remporté en 2024 le premier prix du concours Plume en voix avec ma nouvelle Le parloir et je suis très honorée d’avoir été à nouveau distinguée par le jury pour ma nouvelle La traque. Depuis 3 ans, j’ai participé à d’autres concours, et remporté de nombreux prix.
L’écriture de nouvelles me passionne de plus en plus. J’aime m’emparer d’un thème imposé pour créer une histoire originale. J’essaie de trouver un rythme, d’émouvoir le lecteur, de l’entraîner vers différentes pistes d’interprétation, et si possible, de le dérouter et le surprendre. Je suis aussi attentive à la musicalité des phrases et des mots.
La traque
Je cours. Éperdument !
Ils se ruent derrière moi, brandissant des barres de fer. J’entends leurs souffles, leurs vociférations haineuses. La peur décuple mes forces.
J’escalade un muret. Je contourne une flaque visqueuse répandue sur le goudron. Je me faufile entre les bennes. Ils se rapprochent. Je suis terrorisé !
Dans un dernier effort, je me glisse derrière une porte métallique entrouverte. Le local qui abrite la chaufferie. Ils ne m’ont pas vu bifurquer. Ils poursuivent leur chasse dans l’allée qui jouxte l’immeuble. Je me terre derrière une énorme chaudière de fonte.
Mon cœur bat la chamade. Je tremble de tous mes membres. Ils veulent m’exterminer ! Ce ne sont plus des humains, mais une meute de loups assoiffés de sang ! Pourtant, ce sont mes voisins. Comment en sont-ils arrivés là ? Mon cerveau entre en ébullition. Tandis que je reprends difficilement mon souffle, j’essaie de comprendre…
Les images défilent dans mon esprit enfiévré.
Notre emménagement dans cet immeuble cossu, il y un mois. Une installation discrète. Pas de camion obstruant la porte d’entrée. Pas de caisses volumineuses encombrant la cage d’ascenseur. Une arrivée à la tombée de la nuit. Quelques maigres affaires entreposées dans un sous-sol…
Faute de mieux, nous avons jeté notre dévolu sur ce gourbi inoccupé. Un local exigu et humide, éclairé par un soupirail encrassé de poussière. Je sens encore l’odeur âcre de ce réduit insalubre !
Nous occupions auparavant un autre sous-sol, dans un immeuble de banlieue. Il a été loué à une famille de sans-papier avec des enfants. Nous ne possédions rien. Nous avons fui pour nous installer ici.
Des squatteurs ont laissé un vieux matelas. Mes parents ont aménagé un coin presque confortable pour mes frères et sœurs. J’ai même trouvé un livre que j’ai dévoré avec bonheur. Plus tard, si je parviens à survivre à cette traque, j’aimerais vivre dans une bibliothèque…
Je suis l’aîné des enfants. Intelligent et curieux. Trop, peut-être ! Mes parents ont toujours vécu dans la clandestinité. Constamment traqués, menacés, chassés…
Ils nous ont enseigné la prudence. Faire le moins de bruit possible. Sortir avec précaution. Raser les murs. Chacun de nous est formé aux techniques de guet. Nous communiquons par de discrets sifflements. Dans notre refuge en revanche, on ne peut empêcher quelques cavalcades la nuit. Les petits ont besoin de jouer, de courir !
Malgré toutes ces recommandations, je me suis mis en tête d’explorer notre nouveau domaine. Curiosité funeste… J’en paie le prix aujourd’hui !
J’entends mes bourreaux aller et venir derrière la porte de la chaufferie. Leurs cris me terrifient ! La peur me fait frissonner. Je retiens mon souffle. Je me recroqueville, je me fais le plus petit possible derrière le bloc de fonte. Par chance, je suis plutôt fluet.
Avant de devenir leur proie, je les ai longuement observés, dissimulé dans le placard à balais de l’entrée. J’ai appris à les connaître, à les distinguer. J’ai analysé leur comportement. Je les ai vus entrer et sortir. Constamment pressés. Des visages fermés, revêches. Des regards vides. Indifférents, voire hostiles. Peu d’échanges entre eux. Pas d’entraide. Chacun pour soi dans un monde privilégié. J’étais habitué à la solidarité entre les membres de ma famille. Leur égoïsme me surprenait.
Depuis, leur comportement a changé… Hélas !
Mon cœur cogne violemment entre mes côtes. Les souvenirs me reviennent…
Ma première rencontre avec le voisin du rez-de-chaussée. Un vieil homme, grisonnant et moustachu comme mon père. Soucieux des autres. Une exception dans l’immeuble !
J’avais observé qu’il partait chaque matin, vêtu d’une vieille salopette. Il rentrait le soir avec une cagette remplie de légumes, exposée au pied de l’immeuble avec une pancarte « Servez-vous ». Nous nous sommes servis parfois. Le plus souvent, nous récupérions de la nourriture jetée dans les bennes, je l’avoue. Il faut bien survivre. Il y a tant de gaspillage ! Nous ne privions personne…
Un soir donc, je m’étais aventuré dans le hall. Il a ouvert sa porte, croisé mon regard affolé, esquissé un sourire, l’air de dire. « Tiens, qu’est-ce que tu fais là, toi ? » Je ne l’ai senti ni agressif, ni menaçant.
Rien de commun avec la seconde rencontre. Mon sang se glace à ce souvenir !
J’explorais le palier du premier étage. Une voisine est sortie. Je ne m’attendais pas à sa réaction. Cris, exclamations horrifiées. Je l’entendais encore hurler, alors que je redescendais à toute allure les escaliers vers notre sous-sol. Elle appelait au secours d’une voix déchirante. Comme si un terroriste armé l’avait menacée.
L’incident a fait le tour de l’immeuble. Une semaine plus tard, le voisin du deuxième a croisé mon frère dans le hall. Le début de notre descente aux enfers…
Terré dans ma cachette, je tente de comprendre l’enchaînement des événements. Une sorte d’hystérie s’est emparée de nos voisins. Ils se sont ligués contre un ennemi commun. Notre famille.
Les étrangers. Les clandestins. Les indésirables.
L’ambiance de l’immeuble a changé. Clameurs affolées, conciliabules sans fin dans les escaliers, sur les paliers, dans l’entrée. Les voisins ne s’étaient jamais autant parlé !
Je me cachais dans les placards à compteurs, les locaux techniques. Je les entendais. Je ne maîtrisais pas leur langue, mais c’était évident. Leurs conversations tournaient exclusivement autour de notre présence.
Mon père avait pressenti ce qui allait suivre. L’histoire se répète, paraît-il. Certains hommes se comportent toujours ainsi… Nos voisins se sont demandés comment nous avions pu nous introduire dans leur immeuble. Ils ont déploré le manque de sécurité.
Puis ils nous ont accusés d’être sales, d’apporter des maladies. Malgré nos conditions de vie précaires, nous nous lavons tous les jours ! Et nous sommes les premières victimes de la vermine qui pullule dans ces lieux insalubres.
Nous sommes devenus responsables de tous leurs maux. Un enfant malade ? Nous étions coupables. Personne n’osait descendre au sous-sol de peur de se faire égorger ou dévorer. La liste de nos méfaits supposés s’est allongée jour après jour. Puis ils ont envisagé de nous exterminer…
Le calme semble revenu.
Mais je reste sur mes gardes, tous mes sens en alerte. Mes yeux restent fixés sur la porte entrebâillée. Je perçois au loin leurs clameurs.
Mon père avait raison. Leur hostilité à notre égard n’a fait que croître. Nous étions des parasites, des pillards ! Alors que nous nous contentons de miettes. Notre présence les obsédait. Il fallait mettre tout en œuvre pour nous faire partir.
Ils ont tout tenté. Pétitions, lettres au syndic pour exiger notre expulsion. Menaces.
Dans leur imagination enflammée par la haine, nous n’étions plus quelques individus isolés, mais une horde de créatures malfaisantes. Une armée. Nous allions déferler, envahir leur territoire. Que craignaient-ils donc ? Le grand remplacement ?
Peut-être le vieux monsieur sympathique du rez-de-chaussée a-t-il proposé une solution pacifique, en disant : «Chacun a le droit de vivre, et est utile à la société. C’est l’ignorance qui alimente la peur. Apprenons à nous connaître, à vivre ensemble. »
Mais il n’a pas été entendu…
Je pense aux événements des derniers jours. J’en ai encore la nausée !
Ils ont empoisonné notre nourriture. Nous avons détecté les odeurs inhabituelles, et écarté aussitôt les petits des mets mortifères.
Ils ont tendu un piège à mon frère. Ils l’ont attrapé, frappé violemment. Le malheureux a réussi à leur échapper, et nous est revenu pantelant, méconnaissable.
Ils ont enfumé notre réduit. Mes parents ont perçu l’odeur âcre des gaz toxiques, et se sont enfuis avec toute la famille. J’étais caché dans l’un de mes postes d’observation. Quand je suis redescendu au sous-sol, le gourbi était vide !
Mais les voisins m’attendaient avec leurs barres de fer. La traque pouvait commencer…
Dans ma cachette, mon esprit bouillonnant agite toutes ces questions. Pourquoi cette aversion, cette cruauté ? D’où tiennent-ils ce droit de vie et de mort sur nous ? Quelles pulsions barbares satisfont-ils en nous exterminant ?
Les scientifiques disent que nous sommes un peuple intelligent, organisé et solidaire. Que nos facultés d’adaptation nous permettront de survivre à de futures catastrophes, de prendre possession du monde… Est-ce cette prédiction qui terrifie mes voisins ?
Je sors du local, prudemment… Mes tortionnaires m’ont attendu. Ils sont là autour de moi, menaçants. Je me battrai jusqu’à la mort s’il le faut !
J’esquive de justesse un coup de barre de fer. Je fais un bond. Je me faufile entre leurs jambes et me glisse dans la première anfractuosité… Je vais fuir à travers les galeries souterraines. A la campagne, j’ai de la famille. Je trouverai un foyer pour m’accueillir.
Chez les souris, la solidarité n’est pas un vain mot…
